📌 En bref. La réforme AT-MP issue de la LFSS 2025 est entrée dans sa phase concrète : les décrets et arrêtés du 7 mai 2026 (dont le décret n° 2026-354) sont parus, et la rente devient duale — part professionnelle et part fonctionnelle — pour les consolidations à compter du 1er novembre 2026 (voir le calendrier). Pour l'employeur, trois conséquences dominent : le déficit fonctionnel permanent est désormais réputé couvert par la rente, ce qui réduit l'exposition au titre de la faute inexcusable sur ce poste ; les cotisations AT-MP intègrent progressivement le coût de cette couverture élargie ; et la prévention — DUER à jour en tête — devient plus payante que jamais. La faute inexcusable, elle, reste un risque financier et judiciaire majeur sur tous les autres postes, et un arrêt du 3 septembre 2026 vient d'en élargir l'assiette de discussion. Le détail, chapitre par chapitre.

Dernière mise à jour : 13 septembre 2026

→ Vous êtes une victime d'AT/MP et vous souhaitez comprendre ce que la réforme change pour votre indemnisation ? Consultez nos deux articles dédiés :

→ Réforme 2026 : la fin du « jackpot » DFP pour les victimes de faute inexcusable | Rente AT-MP insuffisante : vos recours

1. Le contexte : pourquoi cette réforme a-t-elle été nécessaire ?

Le régime AT-MP reposait depuis des décennies sur un principe forfaitaire : une rente versée par la Sécurité sociale censée couvrir l'ensemble des préjudices subis par la victime — préjudices économiques et préjudices fonctionnels confondus. Ce système présentait deux défauts majeurs.

D'une part, il créait une inégalité flagrante entre les victimes d'accidents du travail et celles d'accidents de droit commun (accidents de la route, accidents domestiques), ces dernières bénéficiant d'une indemnisation individuelle bien plus favorable, poste par poste, selon la nomenclature Dintilhac.

D'autre part, l'arrêt d'assemblée plénière de la Cour de cassation du 20 janvier 2023 avait rompu l'équilibre du système en jugeant que la rente AT-MP ne couvrait pas le déficit fonctionnel permanent (DFP). En cas de faute inexcusable de l'employeur, les victimes pouvaient désormais obtenir une indemnisation complémentaire spécifique de ce préjudice devant le juge judiciaire — exposant davantage les employeurs fautifs.

La réforme de la LFSS 2025 répond à ces deux problèmes : elle améliore la couverture des victimes tout en restaurant la prévisibilité du régime pour les entreprises.

→ À lire :

Indemnisation accident du travail : qui paye ? | Faute inexcusable de l'employeur : ce que ça change | Burn-out reconnu en accident du travail : comment ça marche ?

2. L'indemnisation duale : le changement central pour les employeurs

La principale innovation de la réforme est l'instauration d'une indemnisation duale. La rente ou l'indemnité en capital versée par la Sécurité sociale couvre désormais explicitement deux composantes distinctes :

  1. Le préjudice professionnel : perte de gains, incapacité à exercer sa profession, incidence professionnelle.

  2. Le préjudice fonctionnel permanent (DFP) : séquelles physiques ou psychiques affectant la vie quotidienne de la victime après consolidation.

Conséquence directe pour les employeurs : le DFP est désormais réputé intégralement indemnisé par la rente AT-MP. Même en cas de faute inexcusable, la victime ne peut plus solliciter une indemnisation complémentaire spécifique de ce préjudice devant le juge judiciaire. L'arrêt de 2023 est neutralisé pour les consolidations intervenant à partir du 1er novembre 2026.

Ce changement réduit significativement l'exposition financière des employeurs fautifs au titre du DFP. En contrepartie, les cotisations AT-MP intègrent le coût de cette couverture élargie.

À lire : Vers la fin de la « faute simple » ? Le tournant historique du 29 mai 2026

3. Nouveau mode de calcul des rentes : ce que ça change en pratique

3.1 Le référentiel Mornet comme base

Le montant de la part fonctionnelle de la rente est fixé par le décret n° 2026-354 du 7 mai 2026 selon un barème inspiré du référentiel Mornet, couramment utilisé par les juridictions civiles pour indemniser les dommages corporels. Ce barème prend en compte :

  • L'âge de la victime au moment de la consolidation
  • Le taux d'incapacité permanente partielle (IPP)
  • La nature du préjudice fonctionnel

En pratique, le barème retenu pour l'AT-MP reste globalement inférieur aux montants alloués par les cours d'appel en droit commun : l'arrêté du 7 mai 2026 retient 50 % de la valeur judiciaire du point. C'est ce compromis qui a permis de trouver un accord entre les partenaires sociaux. Quel que soit le barème retenu, le montant obtenu fait ensuite l'objet d'une revalorisation annuelle des rentes AT/MP au 1er avril, indexée sur l'évolution des prix à la consommation.

3.2 Incapacité temporaire : plafonnement à 4 ans

La loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026 prévoit de plafonner la durée d'indemnisation de l'incapacité temporaire à 4 ans maximum pour un même sinistre. Passé ce délai, la victime bascule automatiquement vers le régime d'incapacité permanente.

Cette mesure vise à fluidifier les parcours d'indemnisation et à réduire les situations de rente temporaire prolongées, qui créent une incertitude financière pour les entreprises comme pour les victimes.

→ À lire :

ITT et indépendants : vos droits à indemnisation | ITT et arrêt de travail : quelle différence ? | Inaptitude professionnelle après accident : indemnisation et reconversion

Côté salarié, cette réforme ravive une question que les employeurs entendent régulièrement : celle de la conversion de la rente en capital. Le rachat de rente a été supprimé le 1er janvier 2020 et n'est pas rétabli — ce que la réforme ouvre à la place est une conversion partielle de la seule part fonctionnelle, réservée aux taux fonctionnels d'au moins 50 % et aux consolidations intervenant à compter du 1er novembre 2026.

4. Impact sur les cotisations AT-MP des entreprises

4.1 Comprendre votre taux AT-MP

Le taux de cotisation AT-MP dont vous vous acquittez dépend de la taille de votre entreprise et de votre secteur d'activité :

  1. Taux collectif : appliqué aux entreprises de moins de 20 salariés. Calculé à l'échelle du secteur.

  2. Taux mixte : pour les entreprises de 20 à 199 salariés. Combinaison du taux collectif et du taux individuel.

  3. Taux individuel (taux réel) : appliqué aux entreprises de 200 salariés et plus. Directement lié à la sinistralité de l'entreprise.

Le taux net moyen national s'élevait à 2,12 % en 2025. La réforme entraînera une hausse progressive des taux pour intégrer le coût de l'indemnisation duale.

Tableau indicatif d'impact selon la taille de l'entreprise :

Taille entreprise

Cotisation AT-MP moy. 2024

Impact réforme estimé

Action prioritaire

< 10 salariés

1,8 %

+0,1 à +0,3 %

DUER à jour

10-199 salariés

2,1 %

+0,2 à +0,5 %

Taux mixte : audit sinistralité

≥ 200 salariés

2,4 %

+0,3 à +0,8 %

Taux réel : plan prévention urgent

 

Ordres de grandeur indicatifs, à confronter à la notification de votre taux par la caisse régionale.

4.2 Gérer votre sinistralité pour limiter l'impact

Pour les entreprises à taux mixte ou individuel, chaque sinistre grave a un impact direct et durable sur le taux de cotisation. La réforme accroît ce mécanisme, puisque la rente AT-MP couvre désormais une assiette plus large de préjudices.

Les leviers à votre disposition :

- Audit de sinistralité : analysez vos statistiques AT-MP des 3 dernières années. Identifiez les postes à risque, les services surreprésentés, les causes récurrentes.

 - Document unique d'évaluation des risques (DUER) : mettez-le à jour systématiquement. C'est votre première ligne de défense en cas de contentieux pour faute inexcusable.

 - Formation des managers et du service RH : sensibilisez-les aux nouvelles règles de déclaration et de suivi des AT-MP.

 - Provisionnement budgétaire : intégrez l'impact potentiel de la hausse des cotisations dans votre budget 2026-2027.

 - Veille jurisprudentielle : les premières décisions rendues sous le nouveau régime fixeront la frontière entre le DFP forfaitisé et les postes qui restent réparables.

→ À lire :

Affections psychiques et accident du travail : reconnaissance | Morts au travail en France : droits des familles

5. La faute inexcusable après la réforme : ce que risquent encore les employeurs

La réforme ne supprime pas la faute inexcusable. Elle en réduit l'exposition au titre du DFP, mais plusieurs conséquences restent lourdes pour l'entreprise :

  1. Majoration de la rente : en cas de faute inexcusable reconnue, la rente est portée à son maximum légal. Sous le nouveau régime, cette majoration porte sur les deux parts, professionnelle et fonctionnelle.

  2. Indemnisation des préjudices non absorbés par la rente : préjudice d'agrément, préjudice esthétique, préjudice sexuel, souffrances endurées, tierce personne, préjudices des proches — ces postes restent indemnisables en droit commun.

  3. Action récursoire de la Sécurité sociale : la CPAM se retourne contre l'employeur fautif pour récupérer les sommes versées — voir le mécanisme du recours de la caisse.

  4. Impact sur le taux de cotisation individuel : un sinistre grave reconnu en faute inexcusable peut faire bondir votre taux pendant plusieurs années.

La faute inexcusable reste donc un risque financier et judiciaire majeur. La meilleure protection demeure la prévention active et un DUER irréprochable.

Remarque : Un nouveau champ de vigilance s'ajoute depuis le décret du 27 mai 2025 : l'obligation d'évaluer et de prévenir les risques liés aux fortes chaleurs. Son non-respect lors d'un épisode caniculaire peut, à lui seul, ouvrir la voie à la faute inexcusable — voir : coup de chaleur au travail : quelle indemnisation pour la victime.

Un facteur de risque supplémentaire depuis septembre 2026. Par un arrêt du 3 septembre 2026 publié au Bulletin (n° 23-22.988), la Cour de cassation juge que, pour les préjudices non couverts par le livre IV, le juge saisi de la faute inexcusable fixe lui-même la date de consolidation et évalue le déficit fonctionnel permanent sans être tenu par les décisions de la caisse. Concrètement, un même dossier peut désormais comporter deux dates de consolidation et deux évaluations selon le rapport juridique en cause, et le caractère définitif des décisions de la caisse ne protège plus l'employeur sur le terrain indemnitaire.

→ À lire : Faute inexcusable de l'employeur : hésitations jurisprudentielles | Accident avec un collègue : responsabilité de l'employeur ? | Intérimaire victime d'un accident du travail

6. Réforme de la reconnaissance des maladies professionnelles

Parallèlement à la refonte des indemnités, la LFSS 2026 modernise les modalités de reconnaissance des maladies professionnelles :

  • Mise à jour des critères diagnostiques obsolètes pour les tenir en cohérence avec l'état de la science médicale.

  • Référence aux recommandations scientifiques actuelles pour les pathologies émergentes (troubles musculo-squelettiques, pathologies psychiques, maladies chimiques).

  • Réorganisation des comités régionaux de reconnaissance des maladies professionnelles (CRRMP), recentrés sur les cas les plus complexes et les situations hors tableau.

Pour les employeurs, cette évolution implique une vigilance accrue sur les maladies à déclaration tardive — notamment les pathologies liées aux produits chimiques, aux troubles musculo-squelettiques ou aux risques psychosociaux.

→ À lire : Salarié en invalidité 2e catégorie : avenir, licenciement

7. Calendrier de mise en œuvre

Échéance

Événement

20 janvier 2023

Arrêts d'assemblée plénière : la rente ne répare pas le DFP

28 février 2025

Promulgation de la LFSS 2025 (article 90) — texte fondateur de la réforme

7 mai 2026

Publication des deux décrets (n° 2026-354 et n° 2026-355) et des deux arrêtés : barèmes et modalités de l'indemnisation duale

3 septembre 2026

Cass. 2e civ. n° 23-22.988 : le juge de la faute inexcusable n'est lié ni par la date de consolidation ni par le taux de la caisse

1er novembre 2026

Entrée en vigueur : rente duale pour les victimes consolidées à compter de cette date

1er janvier 2028

Passage au versement mensuel des rentes notifiées avant le 1er novembre 2026

 

Précision de calendrier : l'entrée en vigueur était initialement fixée au 1er juin 2026 au plus tard ; elle a été reportée par la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026, et les décrets du 7 mai 2026 ont confirmé la date du 1er novembre. Le mécanisme complet, chiffres à l'appui, est détaillé dans notre guide du nouveau calcul de la rente AT-MP, et le panorama de l'année dans ce qui change en 2026.

8. Questions fréquentes des employeurs

La réforme s'applique-t-elle aux accidents survenus avant 2026 ?

Non. Le nouveau calcul dual s'applique aux victimes dont l'état de santé est consolidé à compter du 1er novembre 2026 (décret n° 2026-354 du 7 mai 2026). Les dossiers antérieurs restent soumis à l'ancien régime — y compris la possibilité pour les victimes de faute inexcusable de demander une indemnisation complémentaire du DFP devant le juge. Le cas de la rechute d'accident du travail, qui rouvre des droits parfois des années après l'accident initial, illustre bien ces situations charnières.

L'employeur peut-il encore être condamné à indemniser le DFP en cas de faute inexcusable ?

Pour les consolidations postérieures au seuil, non : le DFP est absorbé par la rente AT-MP et n'est plus indemnisable en complément. Pour les consolidations antérieures, oui : la jurisprudence de 2023 reste pleinement applicable — et depuis l'arrêt du 3 septembre 2026, le juge évalue ce DFP sans être tenu par le taux notifié par la caisse.

Ma cotisation AT-MP va-t-elle augmenter mécaniquement ?

Pas nécessairement de façon immédiate. L'impact dépend de votre taille (taux collectif, mixte ou individuel) et de votre sinistralité propre. Les entreprises à taux individuel avec une sinistralité élevée sont les plus exposées. Une politique de prévention active reste le meilleur levier pour contenir la hausse.

Que risque un employeur dont la faute inexcusable est reconnue après la réforme ?

La majoration de la rente à son maximum légal, portant désormais sur les deux parts, l'action récursoire de la CPAM, et l'indemnisation de tous les préjudices non absorbés par la rente (préjudice d'agrément, esthétique, sexuel, tierce personne, proches). Ces postes peuvent représenter des sommes très significatives, en particulier pour les accidents graves.

Un salarié intérimaire victime d'un AT relève-t-il de la réforme ?

Oui. Les règles AT-MP s'appliquent à tous les salariés, y compris les intérimaires. L'entreprise utilisatrice peut également être exposée à une action en faute inexcusable si ses propres manquements ont causé l'accident.

La réforme s'applique-t-elle aux accidents de trajet ?

Les accidents de trajet relèvent du régime AT-MP et sont donc concernés par la réforme. Attention cependant : si l'accident de trajet implique un véhicule terrestre à moteur, la loi Badinter peut également s'appliquer parallèlement, ouvrant droit à une indemnisation de droit commun plus favorable. C'est une configuration fréquemment sous-exploitée.

En savoir plus : accident de trajet et ses spécificités

9. Ce que l'employeur doit retenir

La réforme AT-MP 2026 représente un rééquilibrage du système, favorable à la prévisibilité pour les entreprises au titre du DFP, mais accompagné d'une hausse progressive des cotisations et d'obligations de prévention renforcées.

Les points clés à retenir :

  1. L'indemnisation duale (part professionnelle + part fonctionnelle) est intégrée dans la rente AT-MP — le DFP n'est plus indemnisable en complément après le 1er novembre 2026.

  2. La faute inexcusable reste un risque judiciaire et financier majeur, même si l'exposition au titre du DFP est réduite.

  3. Les cotisations AT-MP vont progresser : anticiper via un audit de sinistralité et une prévention active.

  4. La réforme des maladies professionnelles élargit le périmètre des pathologies reconnues : vigilance accrue sur les risques psychosociaux et les TMS.

  5. Les décrets sont parus le 7 mai 2026 : la veille porte désormais sur les premières décisions rendues sous le nouveau régime.

Pour les victimes qui lisent cet article, rappelez-vous que vos droits à indemnisation dépendent étroitement de la date de consolidation et des circonstances de l'accident. Un accompagnement par un avocat en dommage corporel est essentiel pour défendre au mieux vos intérêts. Le cabinet peut être joint au 06 84 28 25 95.

Références juridiques

  • Cour de cassation, assemblée plénière, 20 janvier 2023, n° 20-23.673 et n° 21-23.947
  • Cour de cassation, 2e chambre civile, 3 septembre 2026, n° 23-22.988, arrêt n° 771 FS-B, publié au Bulletin
  • Loi n° 2025-199 du 28 février 2025 de financement de la Sécurité sociale pour 2025, article 90
  • LFSS 2026, article 96 (date d'entrée en vigueur)
  • Décrets n° 2026-354 et n° 2026-355 du 7 mai 2026 et arrêtés du même jour — barèmes et modalités de la part fonctionnelle
  • Article L. 434-2 CSS (nouveau régime de calcul des rentes AT/MP)
  • Articles L. 452-1 et suivants CSS (faute inexcusable de l'employeur)
  • Nomenclature Dintilhac

Article rédigé par Joëlle Marteau-Péretié, avocate diplômée en droit du dommage corporel — Barreaux de Lille et Paris.