Cher Docteur D., vous êtes médecin de victime. Peu de gens connaissent cet acteur pourtant essentiel de la réparation du préjudice corporel. Pourriez-vous définir en quoi consiste la mission du médecin de victime et comment le devient-on ?

Notre rôle est de préparer les victimes à l’expertise médicale. En leur expliquant le déroulement, en les interrogeant sur leur vie quotidienne et professionnelle, en évaluant les postes de préjudice et en collectant les pièces justificatives nécessaires, quitte à solliciter des examens complémentaires car bien souvent il s'avère que l'on découvre des séquelles qui n'ont pas été révélées lors du compte rendu initial établi par le service des urgences. Il faut avoir fait la même formation que les experts : un DU d’expertises médicales ou de réparation du dommage corporel.

Pouvez-vous expliquer simplement en quoi l'indépendance du médecin de victime constitue une sécurité pour l'accidenté ?

Le médecin de victime est l'allié de la victime, contrairement au médecin expert de la compagnie d'assurance, il n'est pas inféodé à cette dernière. Il ne subit pas la pression de la compagnie d'assurance qui n'hésite à critiquer son expert médecin lorsqu'elle estime qu'il est généreux. Il faut bien comprendre que le médecin de victime est payé soit par la victime, soit par sa protection juridique. Même si nos honoraires sont ensuite remboursés par l’assureur, notre client est la victime et nous agissons dans son seul intérêt.

 

Vous exercez votre métier de médecin généraliste également en cabinet. Est-ce le même rapport au malade ?

Nous n’avons pas la même relation en tant que médecin de famille. Le médecin de victime accompagne son patient tout au long de sa vie. Lors d'un dommage corporel nous accompagnons les victimes dans un moment difficile de leur vie. Il faut bien comprendre que la victime est démunie elle se sent plus ou moins dans l'obligation de justifier ce qu'elle a vécu lors de l'accident alors qu'elle n'a rien demandé. Elle se trouve nécessairement en position d'infériorité face au médecin expert de l'assurance qui, avouons-le, joue bien souvent le rôle de censeur. Je pense que la relation est plutôt comparable à celle d’un médecin spécialiste avec son patient. Le médecin de victime travaille avant tout à l'organisation de l'expertise assurance. Pour ce faire, il procède à une expertise préalable pour évaluer les dommages. Le médecin de victime échange ensuite avec l'avocat de la victime pour discuter des points sensibles et préparer une défense face au médecin de la compagnie d'assurance.

L'expertise médicale d'un accidenté est une étape décisive quant à la qualité de la réparation de ces préjudices. Comment la préparez-vous ?

Je travaille généralement avec des avocats qui me demandent d'établir « une pré-expertise ». Ce document qui est la copie conforme de l’expertise du médecin expert de la compagnie d'assurance permet d'échanger avec la victime pour connaître au mieux sa vie et anticiper ses soucis de santé futurs lorsqu'ils ont un lien direct avec son accident. Cet échange permet de connaître au mieux la victime. Elle n'est pas en position d'infériorité puisque à la différence du médecin de la compagnie d'assurance, je travaille pour la victime, je suis uniquement à son service. J'échange ensuite avec l'avocat de la victime pour préparer l'expertise organisée par la compagnie d'assurance.

Est-ce parfois vous qui sollicitez l'avis d'autre spécialistes pour compléter l'expertise et étendre le périmètre d'indemnisation ?

Parfois des séquelles ne nécessitent plus de soin mais nécessitent d’être objectivée par des examens spécialisés. Je demande alors la réalisation de ces examens pour que tous les éléments soient présentés à l’expert.


Vous êtes naturellement conduite à faire contrepoids aux évaluations de l'expert. Je suppose qu'il existe toujours un rapport de force entre lui et vous. Comment l'abordez-vous ? Peut-on toujours éviter le conflit ?

Je ne conçoit pas les relations avec les experts de cette façon. Quand je ne suis pas d’accord avec un expert j’argumente de façon scientifique afin de lui exposer mon point de vue. Je précise que l'expertise des compagnies d'assurance est un examen médico légal. C'est la raison pour laquelle je suis généralement assistée d'un avocat lequel contrôle sur le plan juridique le bon déroulement de l'expertise médicale,le bon respect des règles de droit. Ce dernier est d’ailleurs un allié essentiel pour l'expertise.

Arrive-t-il que nous ne tombiez définitivement pas d'accord avec le conclusions de l'expert ? Comment cela se passe-t-il alors ?

Quand cela arrive, nous répondons par écrit avec l’avocat au pré-rapport. Ainsi, le juge lorsqu'il est convenu d'aller en justice aura pris connaissance de notre point de vue. Ett le conseil de la victime pourra le défendre lors de l’audience. Lorsque la contestation se déroule en phase amiable, l'avocat négocie avec la compagnie d'assurance l'organisation d'une nouvelle expertise. Il dispose des armes pour contraindre l'assurance à le faire. Il argumente en effet sur la base des éléments du médecin de victime et sur des arguments juridiques.

En pratique, comment s'articule votre action avec celle de l'avocat de la victime ?

Nous travaillons en collaboration pour préparer au mieux l’expertise et contredire si besoin les conclusions de l’expert. L'avocat en droit du dommage corporel est un allié essentiel pour la victime. C'est un contrepoids qui argumente en droit et n'hésite pas à relever les incohérences de raisonnement du médecin de la compagnie d'assurance lorsque cela est nécessaire. Enfin, il est directement en contact avec la victime et l'accompagne pour la préparation de son dossier. C'est lui qui se trouve en rapport avec les assureurs pour obtenir rapidement des avances sur frais et l'indemnisation globale des préjudices. C'est la raison pour laquelle il demande bien souvent au médecin expert de compléter par écrit tous les éléments essentiels sur les actes de la vie courante de la victime... Tout doit être pris en compte.

Qui rémunère le médecin de victime ?

Pour les accidents de la circulation l'avocat se charge d'obtenir le remboursement de mes interventions. Dans les autres cas c'est la protection juridique qui rembourse les honoraires du médecin de victime. En phase judiciaire l'avocat se charge d'obtenir le remboursement intégral des frais dans ce qu'il désigne sous le vocable « les dépens »

Dans quels cas diriez-vous que votre intervention est nécessaire ou ne l'est pas ?

L'intervention du médecin de victime est un plus pour la défense des intérêts d'une victime. Cette dernière est mieux armée face au médecin expert puisqu'elle est alors accompagnée, assistée, défendue. La victime se trouve ainsi rassurée. Nos honoraires étant au final pris en charge dans le dédommagement de la victime, je considère que notre présence est toujours bénéfique.


Pouvez-vous nous raconter un cas flagrant d'injustice auquel vous avez pu remédier par votre action ?

Même si l’expertise médicale met à mal le secret médical pour les victimes, nous respectons le plus possible ce secret médical. Je ne peux donner d'exemple précis à ce titre. Dans tous les cas, quand une expertise est en défaveur d’une victime, l’avocat intervient soit pour que le juge ne suive pas les conclusions de l’expert soit pour obtenir une contre-expertise.